Grands enfants

Lorsque j’étais enfant, je passais des étés inoubliables, en liberté, dans le jardin de ma grand-mère, à Vence, dans l’arrière-pays niçois.
A proximité, il y avait, sous le ciel bleu de Provence, uni en une embrassade fraternelle que rien ne venait troubler, le plateau Saint-Michel. C’était le refuge des cirques ambulants qui trouvaient là, une halte parfaite, un havre cerné de cyprès odorants. Les femmes du voyage aux longues jupes colorées qui m’impressionnaient, pouvaient apercevoir au-delà de notre modeste portail de bois, le bassin, plein d’une eau claire et fraîche, qui leur faisait défaut. Ma grand-mère était la seule femme du village, dans mon souvenir peut-être imparfait, qui leur ouvrait sans peur, la porte de son jardin et les laissait accéder à l’eau, pour y laver leur linge et leurs enfants. C’était un temps béni où un simple petit portail de bois ajouré protégeait nos biens efficacement. L’eau était sacrée pour ma grand-mère comme pour les tziganes. Elles se retrouvaient sur ce terrain et un jour l’une d’elle m’a transmis le secret !

Ma grand-mère, rare femme à avoir eu son certificat d’étude, en un temps où seuls les garçons avaient accès à l’école communale, était une amatrice de lecture. Le soir elle lisait dans son lit essentiellement des romans d’amour, dans Modes et Travaux ou bien lisait et relisait les Contes des Mille et une Nuits. Visiblement, Shéhérazade et son dessein de survie, l’inspirait profondément. Moi blottie contre son dos, je suivais avec passion, par-dessus son épaule, le rond de la lampe, courant le long des lignes imprimées sur le joli papier glacé. Je lisais aussi vite qu’elle et je me souviens que dans mon raisonnement d’enfant, je trouvais les grandes personnes bien compliquées, tout spécialement quand il s’agissait d’amour ! Lorsqu’elle m’intimait l’ordre de dormir, je n’obéissais jamais, attendant avec impatience qu’en dernière extrémité, le grand et beau gosse comprenne enfin qu’il aimait la jeune et belle héroïne, laquelle l’avait malgré son jeune âge , compris depuis longtemps, après maints numéros de Modes et Travaux. Elle conservait aussi dans une grosse commode provençale ventrue, des livres d’enfant, qu’elle me donnait au compte- goutte comme s’ils étaient le Saint Graal ! Elle précédait en droite ligne, l’amie tarologue qui me dirait un jour, plus tard « toi tu es née de toute façon, la plume à la main ». Ma grand-mère aurait eu pour mission de me passer le flambeau, me donner la passion des livres, de l’écrit et des contes qu’elle n’aurait pas agi autrement et pu mieux y réussir.

Caraorman

La forêt de Caraorman qui signifie « la forêt noire », se situe à l’extrémité du Delta du Danube, ce grand fleuve majestueux qui traverse la Roumanie. Elle fait donc partie de la plus grande réserve ornithologique d’Europe. Elle est entourée de marécages et plantée de chênes centenaires vénérables. Il n’est pas conseillé de s’y aventurer les mains dans les poches et en chaussures de ville.

Les daces

Les daces sont aux roumains, ce que les gaulois sont aux français. Ceux que l’Antiquité appelait « les Hommes Loups » en référence à leurs rituels chamaniques, furent les seuls capables de résister à l’empire romain, venu en conquérant, attiré par la réputation des mines d’or de Transylvanie, le plus pur, alors. Hélas comme toujours, César, en l’occurrence l’empereur Trajan -Veni vidi, vici- en gagnant la partie, moins rapidement qu’il ne l’avait espéré, causa la mort du dernier grand roi dace Décébale, de bon nombre de ses sujets et de leurs sanctuaires hautement initiatiques. De cette expérience, suivie de bien d'autres épreuves au travers de l'histoire, les daces devenus les roumains, ont conservé une capacité intérieure de résistance à l’envahisseur, peu commune ; saupoudrée d’une passion exclusive pour la France dont nous avions pu constater la fidélité, après la Révolution roumaine de 1989.

Les loups

Les loups occupent une grande place dans l’histoire roumaine. Le drapeau dace était frappé d’un loup à corps de dragon et les rituels chamaniques daces concernaient le loup aussi. Les daces étaient surnommés les Hommes-Loups dans l’Antiquité. Par la suite, Rome toujours impérialiste dispersa de ci de là au fil des siècles, sur le territoire roumain, des statues de la louve du capitole allaitant Romulus et Rémus, fondateurs mythiques de Rome. Malgré cela, le loup reste avant tout un animal symbole de lumière, de sagesse, de courage, de franchise et de solidarité. Ecoutez longuement le hurlement des loups est particulièrement apaisant comme quoi ils sont porteurs d’une énergie très belle.

Sarmizegetusa

Fut la capitale dace dans l’Antiquité, où se trouvaient des temples circulaires dédiés au culte du Soleil dont on peut encore voir les vestiges. Elle fut brûlée par l’envahisseur romain. L'ancêtre maternelle d'Anda aurait-elle initié, une autre lignée de loups solaires afin de perpétuer la Présence de la lumière sur le sol dace ?

La Maïstra

La Maïastra est un oiseau magique des contes populaires roumains, au très beau symbolisme. Gardienne de l’âme sur les difficiles chemins de la vie, elle pousse un cri puissant pour nous aider à ne pas nous perdre en route lorsqu’à bout de souffle, nous sommes tentés d’abandonner notre quête. Le célèbre sculpteur roumain Brancusi qui s’exila en France, fit connaître la Maïastra à l’occident, dans une belle version stylisée et épurée. Il faut dire que la Maïastra l’avait sûrement inspiré lorsqu’il s’en vint carrément à pied, de sa Roumanie natale jusqu’à Paris ! Une belle performance. La Maïastra n’étant jamais à court d’idée, se débrouilla pour que ce simple petit berger roumain des Carpathes fit carrière, devint l’ami des artistes en vogue de l’époque et fut, là par contre, elle a eu un problème passager, refoulé du sol américain pour cause de créativité inhabituelle !

Le Mont Omul

La Montagne sacrée Omul, culminant à plus de 2500 m, se trouve dans les Bucegi, des massifs montagneux très prisés des roumains aventureux et bons marcheurs. La tradition populaire l’appelle « l’essieu du Monde » ou bien « le nombril de la Terre », laissant supposer que le Mont Omul cache aux yeux des non avertis, bien des secrets d’une importance primordiale et une position géostratégique, au moins dans les dimensions planétaires lumineuses. On y trouve les plus grandes grottes du monde, certaines encore inexplorées. Ce qui expliquerait que Zalmoxis et sa communauté y coulent des jours heureux, loin du monde et du bruit, en attendant les visites des enfants au cœur pur dont on sait bien qu’ils ont la capacité de voir ce que les autres ne voient pas !

Zalmoxis

Selon les érudits, le Grand Prêtre dace Zalmoxis a ou n’a pas existé. Nous voilà bien informés. Mais il semblerait qu’il ait quand même fait un petit tour dans les Ecoles de Mystères égyptiennes de l’époque, avant de revenir en Dacie initier le peuple dace aux vertus de la vie saine au grand air, aux bienfaits des médecines douces, à quelques notions spirituelles de base essentielles et à la sobriété. Les Roumains ne lui en ont pas voulu, puisqu’ils le considérèrent comme leur Roi spirituel et temporel, leur sage, leur Dieu, leur grand prêtre, chargé d’une immortelle mission spirituelle de protection et d’exemplarité. Les roumains étant restés par atavisme et par culture un peuple d'initiés naturels, continuent de respecter Zalmoxis et à lui donner la parole dans leurs créations artistiques diverses. Quand à la sobriété, les excellents vins roumains valent vraiment le détour. C’est dire l’extraordinaire faculté d’adaptation des roumains au mélange des genres et des contraires.

L’anecdote

Lorsque je me suis mise à écrire ce conte, j’avais commandé un guide de la Roumanie en Suisse aux éditions Nagel, seul éditeur à l’époque à avoir publié un tel guide. Ce livre excellent fut confisqué par le service des douanes françaises au prétexte qu’une taxe quelconque transfrontalière, n’avait pas été acquittée par l’éditeur ou par moi, je ne sais plus. Les deux se confondant dans une même approche naïve des transactions commerciales. Je me suis donc rendu à ce service pour récupérer mon livre. On m’y accueillie d’abord en me confisquant ma carte d’identité ce qui ne laissa pas de m’étonner et de m’inquiéter ; on me téléguida dans un long couloir comme une condamnée à mort puis on m’introduisit dans un bureau aux stores abaissés, où un employé de cette grande maison, moustachu à souhait et caché derrière d’épaisses lunettes noires dignes d’un album de Tintin et Milou me réclama de l’argent en liquide avec force attitude menaçante, d’un montant nettement supérieur au prix du livre. La manœuvre, m’apparut être de me faire me sentir comme un passeur de drogue, pris dans les filets du contre espionnage. Mal lui en pris car j’avais aussi lu Tintin et Milou ; je lui rétorquais qu’il n’en était pas question, que je n’avais rien fait d’autre que commander un livre car écrivant un roman se passant en Roumanie, j’avais besoin de documentation introuvable en France et que s’il ne voulait pas me donner ce livre que j’avais payé à l’éditeur, il pouvait le garder. Ne sachant probablement pas quoi faire ni du bouquin ni de cet écrivain en robe de velours, réfractaire aux marques d’autorité, il me donna mon Nagel, que j’ai conservé depuis comme le livre le plus précieux de ma bibliothèque roumaine ; avec le sentiment tenace d’avoir vécu jusqu’à ce fameux épisode, avec une belle inconscience, plus dangereusement que je ne l’avais imaginé ! Il semblerait que cela soit assez répandu chez les auteurs de contes de fées….

Le prix littéraire Panaït Istrati

Ce prix, sous forme d’appel à concours, a été créé en 2012 à l’initiative du centre Culturel roumain de Paris et de l’Institut français de Roumanie et décerné à l’occasion du Salon du Livre de Paris 2013 ; la Roumanie en étant l’invitée d’honneur. Il a couronné les textes de quinze lauréats, français et roumains, réunis dans un recueil de très bonne facture « Ecrire la Roumanie ».

Les musiques du disque

Les musiques traditionnelles roumaines du disque et les choeurs de Novospassky, nous ont été données par André Bénichou et sa maison de disque 7 Productions. Elles sont issues d’une très belle collection de Musiques du Monde créée par Dédé. 7 Productions est dirigée actuellement par la fille d’André Bénichou. Christine qui les connaissait par cœur, fit un plan de montage pour Dominique Bouvier ingénieur du son, qui a fait l’enregistrement, le montage et le mixage du disque. Les colinde du disque, chantés par les enfants, sont authentiques également, procurés par le professeur Ion Pop de Cluj qui les tenait lui-même de Ion Cuceu ethnologue en musique traditionnelle. Enfin, toute la mise en scène sonore des bruitages, à été conçue par Christine et surtout, réalisée par Dominique. Le CD est produit par Christine Colonna-Cesari, depuis 2002. Il a été homologué au répertoire sonore de la SCAM en 2002.